Je suis en colère
Je suis en colère.
Il y a quelques temps, un homme, autrefois puissant, est décédé.
Un grand homme, d’après les acteurs de notre écosystème professionnel.
De son vivant, déjà, on m’avait vanté ses qualités, on m’avait parlé de lui, alors que son « règne » s’était achevé plusieurs années auparavant, alors même qu’il était déjà devenu un vieil homme ayant perdu pouvoir et capacité d’influence, en n'acceptant qu'avec difficulté et réticence de passer à autre chose.
On le tolérait, on le saluait, on faisait mine de l’accepter au cœur de la machine à laquelle il n’appartenait plus.
J’avais alors souhaité en savoir plus et j'avais interrogé autour de moi ceux qui l’avaient connu dans l’exercice de ses fonctions, dans l’exercice de son plein pouvoir.
Ses collaborateurs, ses collaboratrices, ses équipes.
Nombreuses et nombreux semblaient avoir la nostalgie d’un « patron » qui connaissait ses dossiers, connaissait nommément « ses » gens, manœuvrait habilement, savait décider, imposer un cap, une vision et l’assumer, y compris dans les tempêtes.
Pourtant, j’entendais aussi de petites voix dans le brouhaha qui tentaient de dire qu’il avait aussi fait preuve de comportements discutables, parfois intolérables, notamment vis-à-vis des femmes.
"Oui, mais c’était une autre époque", répondait-on dans le même temps. "C’est certain qu’aujourd’hui ça ne serait pas passé ainsi… il aurait eu des problèmes…".
"Oui", répondait l’intéressée qui avait osé ouvrir la brèche, "aujourd’hui, il irait peut-être même en prison".
Les faits semblaient graves.
Alors j'ai poursuivi les échanges, relancé, écouté les paroles qui semblaient vouloir jaillir d'une source encore vive.
Et c'est ainsi que la pelote s'est déroulée. D’autres femmes et quelques hommes se sont exprimés, pour dire que quelles que soient ses qualités, c’était tout de même un individu qui abusait de son pouvoir.
Il avait tenté et souvent réussi, à imposer sa présence, sa proximité et ses gestes, parfois devant témoins, à des femmes pour lesquelles le rapport de pouvoir avec cet homme puissant était terriblement défavorable.
On parle ici de violences et d’agressions sexuelles.
Et comme souvent, seule émerge une faible partie de l'iceberg, il y a ce que l’on sait, les victimes qui ont parlé, et il reste dans le noir toutes celles qui se seraient tues.
Mais pour celles qui ont le courage de verbaliser, de témoigner, la parole n'est souvent pas assez écoutée.
J'ai entendu une victime parler et sa collègue minimiser les faits, voire les occulter ou en nier l’importance et c'était étourdissant.
Entendre une femme dire devant une autre, « moi en tous cas il ne m’a jamais rien fait et c’est le meilleur patron qu’il m’ait été donné d’avoir, quoi qu’on en dise », est franchement surréaliste.
Ça m’a sonnée, à l’époque.
Et puis, le temps a coulé et comme les autres, je suis passée à autre chose.
Aujourd’hui, le mythe s’est éteint et l’abuseur ne portera plus jamais atteinte à l'intégrité de qui que ce soit.
Il s'agit d'une personnalité qui a marqué de son action.
A l'annonce de son décès, les messages se multiplient pour honorer sa mémoire et chanter ses louanges. Dans le cas présent, c'est carrément une déferlante sur le réseau social professionnel bien connu.
Des professionnels que je respecte, que j’admire même parfois, rédigent et relaient des hommages, sincères, profonds et parfois même dithyrambiques.
Ils font état de leurs témoignages des grandes valeurs et vertus de ce personnage.
Cela me heurte de plein fouet.
Comment séparer l'homme de l'artiste ? On y revient sans cesse.
J'imagine la douleur des victimes qui lisent ces mêmes mots que moi.
Je sais surtout que parmi les flatteurs, nombreux sont ceux qui savent.
Je suis en colère, car parmi eux (et parmi elles, bon sang), se trouvent des personnes que je respecte, que j’apprécie, qui m’ont inspiré au fil de ma carrière. La déception me saisit et elle nourrit ma colère et ma nausée.
Je viens de faire tomber certains de mes propres mythes de leur piédestal, car je suis incapable de leur conserver mon admiration professionnelle devant tant de déni et de manque de courage.
J’aimerai être forte et fière comme Suzanne pour leur dire :
« Je t'accuse
De fermer les yeux alors que t'as tout vu
(...) Fais pas l'innocente, t'as rien fait quand t'as su
Je t'accuse
Et j'assume »
non, en réalité, j'aimerai qu'ils.elles me promettent de ne plus fermer les yeux, de ne plus laisser faire, de protéger et de ne plus envisager de rendre hommage à de tels personnages, qu'ils parlent quand c'est utile et se taisent quand il le faut...