Synthèse de l’apéro avec Anne Mellano et Julia Mason
Nos invitées : Julia Mason et Anne Mellano (au centre, premier rang)
Simplifier la vie des usagères et des usagers
Pour clore son cycle thématique « Femmes & ITS », l’antenne parisienne de Femmes en Mouvement a reçu mardi 17 mars 2026 deux intervenantes aux profils complémentaires autour de la billettique : Anne Mellano, co-CEO de FAIRTIQ, et Julia Mason, Directrice de la Stratégie et de la Transformation chez SNCF Connect & Tech. Toutes les deux partagent la même conviction : la technologie doit être mise au service des usagères et usagers pour masquer la complexité tarifaire et rendre la mobilité fluide et accessible à toutes et à tous.
Des parcours professionnels entre grands groupes et start-ups
Diplômée de l'École polytechnique de Lausanne en génie civil, Anne Mellano a cofondé Bestmile, une start-up spécialisée dans la gestion de flottes de véhicules autonomes, qui s’est déployée pendant 8 ans, a recruté 60 personnes et levé 30 millions d'euros, avant que le Covid n'y mette fin. « Ce fut une expérience très formatrice qui m'a conduite à rejoindre FAIRTIQ comme directrice du développement en 2021, puis co-CEO en 2023 ». Anne supervise le déploiement de la solution à travers l'Europe et pilote la stratégie de croissance de l’entreprise.
Ingénieure de Télécom Sud Paris, Julia Mason a construit sa carrière entre grands groupes et start-ups, en France et à New York. Après dix ans chez Alcatel Lucent, elle plonge dans l'univers des start-ups, d’abord dans la cybersécurité, puis à New-York, dans le voyage d’affaires et le maritime. De retour en France, elle prend la direction opérationnelle de Fifteen, une start-up spécialisée dans la mobilité urbaine (vélos partagés). « C'est l'envie de combiner ambition internationale, ouverture à la concurrence et enjeux stratégiques qui m’a conduite à rejoindre SNCF Connect & Tech en 2024 », explique-t-elle. Sa mission est de piloter les transformations nécessaires pour développer les activités en France et à l’international.
SNCF Connect est bien connu du grand public, il permet de s’informer, de réserver et d’acheter différents titres de transport : train bien sûr, mais aussi mobilité urbaine, VTC, covoiturage… SNCF Tech est, quant à lui, un éditeur de services et de solutions technologiques pour la SNCF mais aussi pour les régions : plateformes de distribution et de paiement voyageurs, solutions de contrôle des titres de transport ou encore outils de gestion de la mobilité des salariés.
La billettique en France : une interopérabilité à construire
Les deux intervenantes partagent le même constat : la mobilité du quotidien reste compliquée pour les usagères et usagers, en raison de grilles tarifaires multiples, de systèmes cloisonnés selon les régions et les modes de transport ou encore de l’absence de titre unique reconnu partout. La France dispose de solutions locales performantes, mais qui ne sont pas interopérables. « La loi LOM n'a d'ailleurs pas abordé ces questions d'interopérabilité regionale concernant la billettique » regrette Julia.
L'interopérabilité est un enjeu autant technique que politique. Cela passe non seulement par une normalisation commune, mais aussi la nécessité de s'accorder sur un projet de service commun, une charte d'interopérabilité et des règles de répartition des recettes entre opérateurs.
Face au choix entre un titre unique national et une approche respectant la diversité tarifaire locale, Julia Mason se prononce pour la seconde option : garantir l'interopérabilité technique sans effacer les spécificités de chaque territoire. SNCF Connect & Tech accompagne d'ailleurs les autorités régulatrices dans ces réflexions, dans une période où les régions reprennent progressivement la main sur leur propre distribution.
FAIRTIQ : cacher la complexité
C’est dans ce contexte que la start-up FAIRTIQ, créée en 2016 en Suisse, propose une solution innovante, basée sur le Mobile Pay-As-You-Go (MPAYG). « Le principe est simple, explique Anne. L'usager swipe au départ de son trajet, swipe à l'arrivée, et le système reconstitue automatiquement son itinéraire pour lui proposer le meilleur tarif, sans qu'il ait besoin de connaître les zones tarifaires, d’indiquer sa destination à l'avance ou de jongler entre plusieurs applications ». Durant son voyage, l’usager peut utiliser plusieurs modes de transport : train, bus, tram, métro, câble, etc.
« Notre ambition, c'est de cacher la complexité, de la rendre invisible pour l'utilisateur », résume Anne Mellano. FAIRTIQ est aujourd’hui déployée dans une dizaine de pays européens, dont l’Autriche, l’Allemagne ou encore le Danemark où elle représente 60 % des titres vendus. En France, elle est présente en Occitanie et Normandie et s'étend progressivement à de nouvelles agglomérations.
Normalisation et marché européen : un chantier de longue haleine
Toutes les deux s'accordent sur la nécessité d'un socle technique normalisé à l'échelle européenne. « Dans les télécoms, tous les acteurs travaillent avec les mêmes normes et ça fonctionne. Ce serait bien que ce soit le cas dans la mobilité », observe Julia. Pour SNCF Connect & Tech, cela passe par des stratégies de partenariat en Europe, non sans difficultés culturelles et linguistiques.
« Une normalisation du socle technique favoriserait l'innovation et la concurrence, mais on n'y est pas encore », confirme Anne Mellano. En attendant, FAIRTIQ avance marché par marché, en s'adaptant aux cultures et aux acteurs locaux. « On crée un marché avec notre solution. Cela nécessite une longue phase d'apprentissage et la construction de relations de confiance. On développe la solution ensemble avec chaque région ou pays où on s'installe », décrit-elle.
Femmes dans la mobilité : des progrès, mais encore des efforts
Interrogées sur la place des femmes dans leurs secteurs, les deux intervenantes portent un regard nuancé. La mobilité leur apparaît comme un domaine relativement ouvert, contrairement à d’autres tels que le maritime ou la cybersécurité. « La mobilité ne se résume plus aux seules infrastructures : les enjeux de services, d'expérience utilisateur et de données élargissent les profils recherchés et attirent davantage de femmes » analysent-elles.
Anne Mellano perçoit la question davantage comme une affaire de caractère que de genre. Elle souligne que FAIRTIQ accueille de nombreuses étudiantes en stage, un précieux vivier de recrutement, et pratique la cooptation. Julia Mason insiste, elle, sur l'importance des réseaux féminins pour contrer les biais, valoriser les compétences des femmes et faire évoluer les regards. « On a besoin de rôles modèles, pour les femmes, mais aussi pour changer les mentalités », dit-elle. Elle exprime aussi sa frustration de ne pas recevoir suffisamment de candidatures féminines, malgré un soin particulier apporté à la rédaction des offres d’emploi et le recours à des cabinets de recrutement sensibilisés à la diversité. « Les femmes doivent aussi apprendre à mieux se marketer », observe-elle. C’est d’ailleurs cette conviction qui l’a incitée à faire adhérer SNCF Connect & Tech à Femmes en Mouvement pour multiplier les rencontres, les échanges et promouvoir une mobilité plus inclusive et représentative.