Violences sexistes et sexuelles dans les auto-écoles
Dans son documentaire Permis d’opprimer, la réalisatrice Claire Losi a enquêté sur les violences sexistes et sexuelles dont sont victimes des femmes lors de leurs cours de conduite.
Le documentaire Permis d’opprimer, réalisé par Clara Losi et diffusé en 2026 sur France.tv Slash, met en lumière une réalité longtemps restée dans l’angle mort : les violences sexistes et sexuelles dans les auto-écoles. Derrière l’apprentissage d’un geste présenté comme banal, apprendre à conduire se jouent pourtant des questions de pouvoir, d’autonomie et d’égalité.
Depuis 2022, au moins 28 moniteurs d’auto-école ont été condamnés pour des faits de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles ou de viols selon les éléments recensés autour de cette enquête. Un nombre qui ne représente qu’une partie de la réalité, les violences sexuelles étant largement sous-déclarées.
Car le permis de conduire n’est pas seulement le passage d’heures de conduite puis un examen final. C’est souvent une clé d’accès à l’emploi, aux études, aux soins, aux loisirs et parfois à la possibilité de quitter une situation de dépendance.
La voiture : un huis clos propice aux rapports de domination
L’apprentissage de la conduite repose sur une situation presque unique : deux personnes seules, dans un véhicule fermé, pendant plusieurs dizaines d’heures. En moyenne, une formation au permis représente entre 25 et 35 heures passées en tête-à-tête avec son enseignant ou son enseignante.
D’un côté, un professionnel qui sait, évalue, corrige et décide du rythme de progression. De l’autre, une élève souvent jeune, parfois mineure depuis l’ouverture du passage du permis à 17 ans et la conduite accompagnée possible dès 15 ans. Ce huis clos crée une relation profondément asymétrique.
Dans ce contexte, plusieurs enquêtes journalistiques, dont celle du Monde publiée en 2023 puis le documentaire Permis d’opprimer, ont montré comment cette situation pouvait devenir un terrain favorable aux abus : remarques sur le physique, propos sexualisés, humiliations, messages privés insistants, gestes déplacés ou agressions.
La difficulté à parler est renforcée par la dépendance de l’élève : dénoncer un comportement peut signifier perdre des heures déjà payées, devoir changer d’auto-école, retarder son examen ou craindre de ne pas être crue.
Ce qui devrait être un lieu d’apprentissage de l’autonomie peut alors devenir un lieu où certaines femmes apprennent d’abord à se taire, supporter ou minimiser.
Féminiser la profession pour faire évoluer les représentations
Parler des violences sexistes et sexuelles dans les auto-écoles c’est aussi reconnaître qu’un secteur construit historiquement autour de codes masculins doit évoluer.
Aujourd’hui, les enseignants de la conduite restent majoritairement des hommes : environ deux tiers des moniteurs sont des hommes.
Avoir davantage de monitrices, c’est diversifier les modèles, rééquilibrer les rapports de représentation et permettre aux élèves d’avoir le choix.
Les dispositifs publics de prévention des VSS insistent notamment sur plusieurs leviers : la formation des professionnels, la sensibilisation aux stéréotypes, l’information des personnes concernées et l’existence de procédures permettant de signaler des comportements inappropriés.
Appliqué aux auto-écoles, l’enjeu est de garantir que la voiture reste ce qu’elle doit être : un espace d’apprentissage, pas un espace où une élève doit gérer un malaise ou une situation de domination.
« Les femmes ne savent pas conduire » : un cliché qui coûte cher
Les violences et discriminations dans l’apprentissage de la conduite s’inscrivent dans un imaginaire plus large : celui qui voudrait que les hommes auraient naturellement leur place au volant et que les femmes devraient encore prouver qu’elles savent conduire.
Le cliché de « la femme qui conduit mal » reste l’un des stéréotypes sexistes les plus banalisés. Il apparaît sous forme de plaisanteries, de remarques pendant les cours, de doutes sur les capacités ou d’une exigence plus forte envers les candidates.
Pourtant, ce discours résiste mal aux faits. Les hommes représentent environ 78 % des personnes tuées sur la route et sont très largement majoritaires dans les accidents liés à la vitesse, l’alcool ou les comportements dangereux.
Ces stéréotypes ont aussi un coût financier. La Sécurité routière a relevé en 2024 que les femmes :
dépensent en moyenne environ 15 % de plus pour leur formation au permis B
présentent un écart d’environ 8 points de réussite à l’examen pratique par rapport aux hommes.
Une élève à qui l’on répète qu’elle est « stressée », « pas faite pour ça » ou « moins instinctive » peut perdre confiance, multiplier les heures supplémentaires, payer plus cher ou abandonner. Les préjugés deviennent alors une prophétie autoréalisatrice.
Le permis : un outil d’émancipation pour les femmes
Dans les territoires ruraux, environ 80 % des femmes disposent du permis B contre 90 % des hommes. Derrière ces dix points d’écart se cachent des conséquences très concrètes.
Sans permis, il devient plus difficile d’accéder à un emploi, une formation, un rendez-vous médical ou un réseau d’entraide. Pour certaines femmes confrontées à des violences conjugales, ne pas pouvoir se déplacer librement peut aussi renforcer une situation d’emprise.
Pour une égalité réelle au volant
Les auto-écoles font face à des difficultés réelles : manque de places d’examen, tension sur les délais, pression économique, inquiétudes des professionnels. Mais ces contraintes ne peuvent pas justifier l’absence de réflexion sur les violences sexistes et sexuelles.
Au contraire, la profession a tout intérêt à se doter de règles claires : formation des moniteurs et monitrices, affichage des droits des élèves, procédure de signalement, possibilité de changer facilement d’enseignant, traçabilité des incidents, référent-e VSS, charte de conduite professionnelle.
Les pouvoirs publics ont commencé à reconnaître les inégalités de genre dans l’accès au permis. Mais la question des VSS doit être pleinement intégrée à cette réflexion.
Plusieurs pistes peuvent être portées :
produire des données publiques sur les plaintes, signalements et sanctions dans le secteur de la formation à la conduite [En attente des retours du MiOM] ;
intégrer un module obligatoire sur les VSS, les biais de genre et la relation pédagogique dans la formation des enseignants de conduite [prévu mais aucun RETEX à ce stade] ;
créer un canal national de signalement pour les élèves ;
rendre visible, dans chaque auto-école, une information claire sur les droits des candidates et candidats (par ex. pouvoir changer de moniteur) ;
faciliter le changement d’enseignant ou d’établissement en cas de malaise ou de signalement ;
associer les associations féministes, les organisations professionnelles et les pouvoirs publics à une charte nationale.
Article rédigé par Mélanie Veissier, Femme en Mouvement depuis 2024 et Administratrice
Sources :